Rantepao : bienvenue aux funérailles

Publié par leskeretlaboussole le

Rantepao : bienvenue aux funérailles

En pays Toraja, on ne badine pas avec la mort…

Alors, oui, bienvenue, car dans ce pays, les funérailles sont un moment très important, et plus il y a de monde, plus le prestige du mort augmente! Elles durent plusieurs jours, jusqu’à une semaine, et sont une véritable fête en l’honneur du mort.

Mélange de plusieurs traditions, de l’animisme originel ancré dans les cultes toraja, aux cultes chrétiens (protestants, pentecôtistes, baptistes…) hérités des missionnaires passés par là, les célébrations funéraires sont une expérience incroyable. Ce syncrétisme (non, il n’y avait aucun pari dans l’usage du mot, on est juste super cultivés 😆) donne des cérémonies hautes en couleur, différentes selon les villages car chacun a aussi ses propres coutumes.

Evénement important de la vie d’un Toraja, les familles économisent de longues années pour leurs funérailles. Hasard de la vie, si le défunt est parti plus tôt que « prévu », si le deuil n’est pas consommé ou si les deniers ne sont pas au rendez-vous, les familles peuvent attendre plusieurs mois, plusieurs années avant les célébrations (jusqu’à 20 ans!). Les corps sont alors conservés au formol, dans une pièce de la maison. On « fait comme si » : les repas sont préparés pour le mort, comme de son vivant, on annonce aux voisins que la personne est malade, on attend… Lorsque la famille décide qu’il est temps, on prépare alors des cérémonies fastueuses, dignes du défunt.

Nous avons donc assisté au premier jour et au dernier jour de funérailles. Une expérience hors du commun pour nous, Français, pour qui la mort ne doit généralement pas faire partie du quotidien… Une expérience troublante aussi, car les funérailles sont un moment très intime chez nous, souvent triste. Nous retrouver au milieu de la foule locale, famille, amis, voisins… : on ne se sent pas forcément à notre place. Mais peut-être est-ce dû à cette différence de culture.

Toujours est-il que nous voilà installés au milieu de cette foule pour le début des festivités. La personne défunte était une femme, décédée trois ans plus tôt. Ses funérailles sont célébrées avec celles de son beau-frère, mort deux ans après. Un moyen pour les familles de mutualiser leurs ressources. Le beau-frère habitait le village voisin; les cortèges se retrouveront un peu plus tard. Dans le premier temps, des prières, des chants, des hommages sont rendus à la défunte dont le cercueil richement décoré trône. On sacrifie buffles et cochons que l’on cuisine pour l’ensemble des convives; la viande est cuite en sorte de ragoût ou en morceaux, dans du bambou. De l’alcool de palme circule. Ca ressemble à du vin très très vert, très astringeant…!

Après avoir pris des forces, le cortège se met en branle et tous les hommes de la famille portent le cercueil et la poupée à l’effigie de la défunte sur le lieu de la fête. Des chants, des cris, des rires, l’ensemble paraît bien joyeux ! Les « porteurs » sont joueurs et ne ménagent pas le cercueil, qui branle d’un côté et d’un autre !!! Là, les cortèges des deux défunts se rejoignent et c’est la grande pagaille (organisée…). Danseurs traditionnels, en tête, porteurs de « lances à prières », puis porteurs du « collier » qui relie le défunt aux cieux pour qu’il trouve le chemin vers sa dernière demeure, viennent ensuite les poupées et les cercueils, tout cela dans une liesse générale. Suivent les buffles qui seront sacrifiés un peu plus tard.

Tout ce petit monde se retrouve sur le lieu de la fête, où des structures ont été spécialement construites pour l’événement. Près de 4 à 6 mois d’installations pour accueillir les convives. On s’y installe pour prendre un thé, un café, quelques biscuits et discuter. L’hospitalité est très importante pour les Torajas.

L’après-midi se poursuit avec litanies du maître de cérémonie retraçant toute la vie du défunt, chants, « combat » de buffles dans les rizières, et surtout, pour les moins chanceux d’entre eux, sacrifices des buffles, devant toute l’assemblée. Un moment assez prenant pour nous, même si on avait déjà vu le sacrifice du cochon à Perdu (village Iban au Sarawak, Bornéo)… Attention, si vous visionnez la vidéo, quelques images peuvent vous paraître choquantes. On avoue, pour nous qui avons vécu l’instant et qui sommes baignés dans des cultures si différentes depuis plus de 2 mois, nous ne sommes plus choqués (ce n’est pas pour ça qu’on a tous regardé ça 😆); ça fait aussi partie de la vie…

En cette fête, alors qu’il y avait plus de 200 convives, ce ne sont pas moins de 50 buffles qui seront sacrifiés, sans compter les cochons. On comprend mieux pourquoi les familles doivent économiser longtemps, et aussi pourquoi le marché aux bestiaux était si important !!!

La journée était assez éprouvante et on a oscillé entre « qu’est-ce qu’on fait là? » et « whaou! quel spectacle incroyable! ». En tous cas, on retiendra la bonne humeur des Toraja dans ces circonstances. Sûrement le fait de repousser les funérailles quelques temps après la mort aide-t-il, mais cela reste néanmoins une immense fête.

Dans les jours qui suivent, il y a encore des festivités, des sacrifices, des prières. Parfois, quand les familles ont les moyens, on fait ériger des menhirs, reliés au cercueil par le fameux « collier » et qui symbolise l’élévation du défunt vers le ciel.

Pour le dernier jour auquel nous avons assisté, l’ambiance était un peu plus calme. Le mort n’était mort « que » depuis un an ! Une cérémonie à l’église puis le cortège se dirige vers la dernière résidence du mort. Assez épique car le cerceuil est posé sur une structure portant le toit toraja, très typique. L’ensemble fait une certaine taille et, portée à l’épaule par le cortège, oblige à avoir quelques personnes qui veillent à relever les fils électriques pour faire passer l’ensemble ! Quelques fous rires au passage…!

Assister à ces événements nous a fait réfléchir sur la place de la mort dans nos vies, dans nos sociétés. Là où chez nous, on repousse la mort, ici, elle fait finalement partie de la vie…
 


1 commentaire

Coralie Martin-Chaix · 12 janvier 2018 à 18:59

Ça y est nous avons enfin pris le temps de regarder cet article et comme prévu ce fut très riche au niveau des échanges : sur les différentes cultures, religions, traditions….
Ce qui les a le plus marqué c’est forcément le fait que les personnes décédées puissent être enterrées des années après. Mais aussi la cérémonie … la fête.
j’aimerais beaucoup être une petite mouche pour aller écouter ce qu’ils racontent à la maison ….

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